Systéma : l’Art Martial Russe

November 26, 2013 by Robert Young  
(Black Belt Magazine, août-septembre/2013, pp. 40-47)

Traduit par Nicolas Pain

L’art martial russe est considéré comme l’un des systèmes de combat parmi les plus efficaces sur la planète et sa popularité est en grande partie due aux efforts de Vladimir Vasiliev !

Par Robert W. Young (rédacteur en chef de Black Belt). Photos de Robert Reiff.

Quand on a passé 20 ans dans un domaine dont on est passionné –quand ce numéro de Black Belt sortira, j’aurais publié des articles pendant deux décades-, il est facile de conclure qu’on a tout vu, tout entendu. C’est une idée acceptable, mais il est fort à parier que la personne qui pense sincèrement ainsi n’a jamais rencontré Vladimir Vasiliev.

Le jour de la séance photo dont on a tiré les images que vous pouvez voir1 ira tout droit dans ma boîte à souvenirs, parce que c’est la première fois que j’ai eu un échange comme celui-là :
Moi : « Pourriez-vous nous montrer le premier mouvement de défense que vous voulez montrer ? Excellent ! Pourriez-vous la refaire pour qu’on la prenne en photo ?

Vasiliev : Non.

Moi (sans doute avec les yeux qui sortent des orbites et la mâchoire qui pend) : Vous ne pouvez pas ? »

Il secoua sa tête et expliqua ensuite qu’en Systéma, tous les actes des pratiquants sont fondés sur les actions et les positions de leurs opposants. Si le-dit opposant donne au pratiquant de Systéma une attaque légèrement différente voire la même attaque avec un angle différent, la réponse sera différente –parfois radicalement différente.

Cet homme russe résuma son idée dans un anglais parfait quoiqu’avec un fort accent : « Je ne peux pas promettre de faire exactement la même chose. »

Au début, j’ai cru qu’inconsciemment, il posait un peu, qu’il prenait le type d’attitude qu’on trouve chez les personnes qui sont au sommet –là où se trouve Vasiliev depuis 1993, l’année où il fonda son école à Toronto et la première salle de Systéma en dehors de la Russie-. Mais les heures passant, les choses ont commencé à faire sens. J’ai vu plein de preuves que ce que m’avait expliqué Vasiliev était une composante essentielle de sa philosophie de combat. Avant que la séance ne se termine, j’étais convaincu. La manière dont cet homme russe et l’un de ses instructeurs basé à Los Angeles, le britannique Martin Wheeler, qui trois jours plus tôt a réalisé une séance de photo de combat au sol en Systéma qui a fait la Une, ont répondu à chacune des attaques était complètement dépendante des caractéristiques de ces attaques.

Cela n’implique pas que le Systéma exige des étudiants qu’ils mémorisent des milliers de combinaisons pour chaque situation concevable, ce qui les rendrait vulnérables à l’impasse mentale dont on parle beaucoup. Non, Vasiliev et Wheeler semblent répondre avec des attaques et des défenses qui s’adaptent à la situation –il n’y a pas d’autres manières de le décrire. Rien d’original, juste le choix adapté pour un moment donné. Quand on y réfléchit un peu, c’est exactement ce qu’on exige de nous-mêmes dans un combat.

Le mystère démystifié

S’entraîner à obtenir la réponse optimale à une attaque est complètement logique, surtout si on considère l’environnement dans lequel le Systéma a été modelé pour être opérationnel. Les premiers adeptes dans les temps modernes –les espions, les agents sous couvertures, le personnel militaire d’élite et leurs semblables- ne pouvaient pas adopter des postures trop visibles avant ou pendant une attaque, et ils ne pouvaient pas hurler un kiai en plein combat. Cela aurait pu alerter les ennemis sur ce qui se passait, ou alors donner de mauvaises idées aux passants : « Eh, ce gars-là, il est entraîné pour tuer, même à mains nues. Si on allait se le faire ? »

Cela ne signifie pas pourtant que le Systéma doit toute son existence au savoir soviétique de l’époque de la Guerre Froide. On pense que les mouvements qui lui sont propres sont millénaires. « Les guerriers russes ont acquis un style qui combinait un esprit fort, avec des tactiques versatiles très innovantes, qui étaient très pratiques, létales, et efficaces contre n’importe quel ennemi en n’importe quelles circonstances. », écrit Vasiliev sur son site. « Ce style est naturel et libre, tout en n’ayant aucune règle stricte, structure rigide ou limitations (sinon celles imposées par la morale). Toutes les tactiques sont fondées sur des réactions instinctives, la force et les caractéristiques personnelles, et elles sont spécialement élaborées pour être facile à apprendre. »

Le Systéma insiste beaucoup sur la suppression des tensions dans l’équation de la self-défense. « On devrait utiliser ses mouvements pour retirer les tensions inutiles », dit Vasiliev. « De cette manière, on est toujours prêt et libre pour l’action suivante. »

Versatile, naturel, sans règle stricte, des réactions instinctives, pas de tensions inutiles. Après la séance de photo, je suis entièrement d’accord avec cette description. Apparemment, Floyd Burk, un contributeur de Black Belt, est bien en avance sur moi sur ce sujet. Deux ans plus tôt, quand on a demandé à certaines personnes qui font bouger les choses dans l’industrie du combat de faire la liste des 10 meilleurs arts pour se défendre, Burk a répondu ainsi : « La plupart des gens qui observera ce style de combat russe sera frappé par la spontanéité avec laquelle les pratiquants se dérobent aux attaques avec ou sans armes. C’est un art pratique et efficace sans le superflu. »

C’est exactement ce que j’allais dire.

L’apparence devrait être trompeuse.

Le Systéma accorde beaucoup d’importance à la position de départ dans une situation de self défense. « Elle doit être une position naturelle et correcte », dit Vasiliev. « Aussi simple que cela puisse paraître, il est essentiel [de ne pas poser] de menace à son opposant. Nos actions seront alors complètement inattendues, à peine visibles et bien plus efficaces.

Il y a des moments où des positions physiques inhabituelles et non-naturelles sont délibérément requises dans une confrontation, mais elles doivent être prises pour des raisons stratégiques et tactiques afin de manœuvrer l’opposant pour le forcer à adopter le comportement qu’on veut qu’il prenne. »

Comment peut-on savoir quelle est la meilleure position à adopter face à un adversaire donné et la prendre au bon moment ? Vasiliev dit que c’est grâce à la tant-rabâchée conscience de la situation. « En Systéma, on a beaucoup d’exercices pour développer spécifiquement la conscience de son opposant et la distance à mettre entre nous et lui. On est alors à l’aise pour agir et il ne devrait pas y avoir de tensions inutiles. »

J’ai demandé à Vasiliev de montrer comment ça marche, les attitudes naturelles. Il se tenait là, l’air de n’être pas du tout prêt face à celui qui allait se diriger vers lui. L’opposant se rapprocha et commença son attaque. La réponse de Vasiliev fut de le frapper du pied dans la cuisse –ce qui le fit tomber comme un sac de patates- et de le frapper à la base de la nuque pendant qu’il chutait.

« Le coup de pied dans ses quadriceps ne sert pas à détruire sa jambe mais à ramollir le muscle, pour qu’il ne puisse plus soutenir la personne. », dit Vasiliev. « Le coup n’est pas fort, mais il est précis, de telle sorte que même en chaussures légères ou pieds nus, il sera efficace. »

« Comme pour les frappes au poing de Systéma, on doit frapper de manière inattendue pour que l’attaquant soit surpris, mais non en colère ou en souffrance. La colère ou la souffrance peuvent le conduire à frapper et cogner inutilement. Si on frappe correctement, il perdra son équilibre et tombera sur nous. Ce qui nous arrange pour mieux le contrôler. Là on a le choix pour le finir –encore une fois, pas pour le blesser mais le désorienter. »

Le Systéma exploite la force de l’illusion d’une autre manière qui s’est révélée pendant une séquence de self-défense dans laquelle Vasiliev a mis à terre un homme qui s’apprêtait à lui délivrer un haymaker [un double coup de poing, ndt]. « L’opposant se prépare à frapper –il n’y a pas de raison de changer sa position pour l’instant », dit Vasiliev. « Alors qu’il s’approche, faites un petit pas sur la droite. Cela doit être fait exactement en même temps que ses mouvements de telle sorte qu’il ne puisse pas le voir. On lève son bras droit –assurez-vous de choisir une trajectoire qu’il ne verra pas depuis sa position. On garde les épaules basses pour qu’il ne puisse pas décoder notre intention et ajuster sa frappe en fonction. »

Le plan de secours

La capacité de se mouvoir sans que l’opposant puisse le détecter permet aux pratiquants de Systéma d’intercepter des attaques avant qu’elles n’atteignent leur puissance maximale, et c’est l’une des manières les plus élégantes de combattre. En revoyant une séquence de photos après la séance, Vasiliev commenta : « Alors que l’opposant se prépare à donner un coup de pied ici, on fait un petit pas sur le côté pendant son mouvement. N’attendez pas que la jambe qui frappe soit dépliée. Dès que son genou se lève, il s’est ramassé d’un côté et se concentre sur le coup de pied en train de se former. Il est alors vulnérable. C’est un bon moment pour frapper.

On frappe les muscles non pour les détruire mais pour qu’ils s’affaissent et cessent d’être fonctionnels pendant un moment. De cette manière, la jambe ne peut plus de fonctionner comme un support pour le corps. Un coup précis conduit la jambe à se laisser aller. Il ne pourra plus donner des coups de pieds ou de poings. » Le but, Vasiliev nous enseigne, est de pouvoir contrôler l’adversaire en utilisant des mouvements économiques et des techniques imprévisibles. Cependant, si cela échoue, on doit d’abord savoir comment encaisser un coup avant de commencer à mettre en place un plan de secours –c’est précisément la raison pour laquelle l’entraînement de Systéma consacre autant de temps à apprendre à rester fonctionnel sous les coups ennemis.

« Peu importe son niveau, on va se faire atteindre », affirme Vasiliev. « Peut-être parce qu’on n’a pas vu le coup venir. Peut-être qu’on s’est mis sur son chemin. Peut-être parce que le coup était plus puissant que ce qu’on avait imaginé. »

Dans une précédente interview publiée dans Black Belt, il commenta son raisonnement en utilisant un incident qu’il voit régulièrement dans ses écoles : « Un nouvel élève arrive. On commence à faire un entraînement de mass attack, dans lequel tout le monde se dirige vers le centre de la salle et frappe dans toutes les directions.

Immédiatement, le nouveau se fait frapper sur la tête, se retourne pour voir qui l’a frappé et se prépare pour lui en coller une. À ce moment-là, il reçoit un coup venant de l’autre côté, et la colère montant de plus en plus, il se tourne de ce côté et prépare ses poings. Et là, il est frappé, mais d’un autre côté. Au bout d’un moment, il finit par comprendre que la logique du « coup pour coup » ne fonctionne pas dans une mass attack, alors il respire et frappe ceux qui sont proches de lui et non pas ceux qui l’ont frappé. Malheureusement, la plupart d’entre nous a cette réponse automatique : quand une frappe nous atteint, nous nous précipitons pour riposter. C’est l’orgueil qui nous pousse à agir ainsi. L’entraînement du Systéma sur la question de la réception des coups s’occupe directement de cet orgueil. »

La seule manière de minimiser l’effet subi par un coup, qu’il soit sur le court ou le long terme, c’est grâce à une autre facette imprévue du Systéma, nous dit-il. « Avec une respiration correcte, il est difficile de se blesser. Et si une blessure arrive, les dégâts sont nettement moins importants que ce qu’ils auraient pu être. »

La cause de cela vient de la nature de la frappe, qu’il décrit comme une force ou un impact soudain qui augmente la pression interne de celui qui la reçoit. « C’est un transfert rapide de tension de personne à personne », nous dit-il. « La tension ne vient pas seulement de l’impact physique mais aussi de notre perception d’une menace et d’une douleur. »

Admettons qu’on soit sur le point de recevoir un coup dans l’abdomen. La peur qu’on ressent à l’approche du poing provoque de la tension, et cette tension provoque encore plus de peur. La peur qui en résulte produit encore plus de tension, etc. La respiration, affirme Vasiliev, est l’outil qui permet de stopper le cercle vicieux. Respirons correctement et la force de l’impact se dissipera, la tension ne va pas s’accumuler, et il y aura peu de dégâts, affirme-t-il à ses étudiants. « Même un coup puissant ne produira aucun dégât physique ou psychologique. La respiration permet d’éliminer la tension et par ce moyen d’éliminer la douleur et les sentiments négatifs. »

Comment ça marche ? « Gardez votre bouche légèrement fermée pour que l’air puisse passer par le nez et sortir par la bouche » indique Vasiliev. Au moment de l’impact, laisser l’air sortir de votre bouche. Vasiliev nous affirme que se tendre et se mettre en apnée au moment où on va se faire frapper est la pire des choses à faire, parce que la pression qui accompagne un coup de pieds ou de poings n’aura nulle part où aller –et c’est précisément pour cette raison qu’un coup provoque des dégats dans les tissus.
Et c’est pourquoi le Systéma enseigne à ses pratiquants de respirer rapidement et superficiellement en cas de stress. Une série d’inhalation et d’expiration courtes réduit la possibilité de rester coincé au milieu d’une longue inhalation ou expiration, et cela permet de garder la poitrine plus flexible pour la défense. « Si on respire seulement avec la partie supérieure des poumons, les muscles de l’abdomen vont rester légèrement contractés, même après un punch et le coup restera à la surface, » précisa Vladimir un peu avant. « Ce type de respiration permet de se prendre une série de coups en restant en mouvement. »

Apprendre à implémenter cela dans un combat demande bien sûr pas mal d’entraînement sous la direction d’un instructeur qualifié. S’il y a une chose que j’ai apprise en vingt ans chez Black Belt, c’est que, en ce qui concerne la self-défense, une faible connaissance sans conseils peut s’avérer très dangereuse.

Et c’est précisément pourquoi je suis sorti de cette séance de photo avec Vladimir Vasiliev avec une seule idée en tête : mais où se trouve le club de Systéma le plus proche ?

L’homme derrière l’art, par Martin Wheeler

J’ai eu le vrai privilège de m’entraîner avec de grands pratiquants d’arts martiaux pendant ces dernières dizaines d’années –des hommes qui ont affiné leurs compétences grâce à leur détermination, leur entraînement rigoureux et leur réelle expérience du contact. Décrire Vladimir Vasiliev simplement comme le meilleur d’entre eux, ce serait une erreur. Ses mouvements, ses capacités physiques, la profonde relaxation interne qu’il a développé, toutes ces qualités font de lui une vraie légende.

Membre hautement décoré du groupe d’opérations spéciales connu sous le nom de Spetsnaz, Vasiliev reçu un entraînement de la part de personnes comme le colonel Mikhail Ryabko, le fondateur du Systéma. En même temps, Vasiliev fit l’expérience de choses, qu’on aurait bien du mal à justifier, même au sein de nos unités militaires d’élite –sur le champ de bataille bien sûr.

En dépit de ces épreuves, il est d’une douceur sans égal. Il est humble, sincère, rempli du désir sincère de partager ses connaissances, comme si c’était un cadeau. Le Systéma qu’il enseigne est profond et unique, c’est aussi bien une topologie de la condition humaine qu’un art martial. Si je disais que Vladimir Vasiliev la personne la plus généreuse [decent dans le texte] que je connaisse, je crois que ce serait la description la plus authentique. Son art martial, si on a eu la chance d’en faire l’expérience, est l’expression pure de sa bonté.
Robert Young Robert W. Young is the Executive Editor of Black Belt Magazine.